La crise des dettes souveraines européennes peut être perçue de deux manières. La grille de lecture orthodoxe nous invite à y voir une situation intenable de surendettement de certains pays "qui ont vécu pendant trop longtemps au dessus de leurs moyens" et qui doivent logiquement s’imposer une drastique cure d’austérité pour assainir leur finances publiques. Mais on peut y voir également (c’est le choix que j’ai fait) une lutte entre le pouvoir politique et le pouvoir financier qui conduira nécessairement à la mort du perdant. Au terme de cet épisode, soit la finance aura été domestiquée et mise hors d’état de nuire. Soit elle conduira les Etats à la banqueroute, à l’insurrection des peuples et finalement à des changements de régimes politiques qui mettront définitivement fin à toute forme de démocratie.
Malheureusement, c’est bien sur ce chemin que s’est engagé l’Europe cette semaine avec son drôle de plan de « sauvetage » de la Grèce, puis de manière moins claire par le plan d’urgence pour la zone euro. Dans les deux cas, les politiques européens prétendent vouloir stopper l’effet de contagion et la spéculation sur les dettes publiques tout en donnant raison aux marchés financiers, en adoptant leur logique et en préconisant les mêmes remèdes à savoir une cure d’austérité généralisée qui ne pourra que dégénérer en dépression.
Le pouvoir politique a bien conscience d’être attaqué par la finance. Mais comme il se sent encore en situation de supériorité sur son agresseur et qu’il reconnaît à celui-ci une légitimité indiscutable, il pense être en mesure de pouvoir consentir à quelques concessions pour calmer ses ardeurs ou ses inquiétudes. En attendant, les démocraties s’affaiblissent et l’Ennemi conforte ses positions.
Tout le monde savait que l’explosion de l’endettement public consécutif à la crise financière de 2007-2008 dans un contexte de taux d’intérêt « historiquement bas » ne serait pas viable. Même si personne ne s’attendait au Krach de la bulle obligataire si rapidement, cette nouvelle crise n’a rien d’une surprise. Cela fait longtemps que les penseurs du système nous annoncent qu’il faudra tôt ou tard régler la facture de la crise. On y est.
Le cas Grec n’a rien d’un cas isolé. Aujourd’hui, tous les Etats se retrouvent dans une situation d’insolvabilité potentielle. Compte tenu des maigres perspectives de croissance dans les anciens pays industrialisés, et des besoins sociaux qui ne cessent d’augmenter (chômage de masse, soutien aux secteurs en difficultés, dépenses de santé, retraites, vieillissement …) les Etats sont sont tous devenus structurellement déficitaires. Pour prendre l’exemple de la France, on estimait à environs 3% le taux de croissance nécessaire pour assurer l’équilibre des finances publiques. Désormais la croissance potentielle est estimée entre 0.8 et 1.5 %.
En soi, il s’agit déjà d’un défi historique pour tous les Etats qui devront trouver les moyens soit de renouer avec une croissance soutenue en modifiant substantiellement leur modèle économique, soit de réduire drastiquement le périmètre de leur Etat providence, soit probablement les deux. Mais si on ajoute la pression des marchés financiers, l’équation devient franchement impossible.
Les doutes légitimes sur la solvabilité des Etats conduisent les marchés à revoir à la hausse les taux d’intérêts des fonds qu'ils prêtent, ce qui va accroître les dépenses des Etats via la majoration du paiement des intérêts et réduire leurs ressources fiscales via la contraction de l’économie induite par la rigueur. L’intervention des marchés financiers en tant que « régulateur » du bon niveau de la dette publique est donc le plus sûr moyen de transformer rapidement une situation d’insolvabilité virtuelle en banqueroute réelle !!
Des plans de sauvetage en trompe l’oeil
Il conviendrait donc de changer de logique. Ce n’est malheureusement pas ce que vient de faire L’UE et le FMI. Leur plan de sauvetage de la Grèce s’inscrit scrupuleusement dans la logique des marchés financiers en respectant ses dogmes et ses principes.
1- Les Etats doivent se financer sur les marchés financiers.
On aurait pu imaginer des méthodes de financement non conventionnelles (des prêts accordés directement par la BCE à la Grèce) L’argent du plan de sauvetage proviendra de fonds levés par les Etats européens sur les marchés aux taux que ceux-ci détermineront.
2- Le risque d’insolvabilité se traduit par une hausse des taux d’intérêt.
De deux choses l’unes. Soit l’Europe considérait que la Grèce ne pouvait pas faire défaut (ou ne devait pas) et dans ce cas, elle devait prêter au taux directeur de la Banque centrale. Soit elle considérait que le risque était réel et elle devait laisser le marché apprécier le bon niveau de la prime de risque. En choisissant une voie médiane (un taux de 5%) elle reconnaît à la fois le risque de défaut d’un Etat et la légitimité de la prime de risque. On a même entendu notre ministre des finances se réjouir, tel un tradeur sans foi ni loi, que la France pourra faire de l’argent sur le dos des Grecs !
3- La pire des catastrophes, c’est la faillite systémique
La chute de Lehmann en septembre 2008 a placé l’ensemble du système financier mondial au bord du précipice. Cette « grande trouille » a laissé des traces dans le rapport de forces entre le pouvoir financier et le pouvoir politique. Ce dernier continue de penser les banques sont dans une situation d’extrême fragilité, alors que lui est toujours dans la position forte du sauveur de dernier recours. A l’inverse, les financiers ont déduit du sauvetage sans contrepartie du système bancaire, qu’ils avaient pris définitivement l’ascendant sur les politiques. Ils savent qu’en agitant la menace d’un nouveau Krach, les Etats voleront à leur secours comme en 2008. Les dirigeants européens auraient pu étudier un plan de défaut concerté pour rééchelonner la dette grecque. Impossible !! L’idée même du défaut d’un Etat qui serait le nouveau "domino" qui ferait s'écrouler tout le système bancaire dans un contexte de panique généralisée est inenvisageable. Mieux vaut encore prendre le risque de plonger un pays dans l’anarchie, le chaos et la régression sociale !
Il faut vraiment une grosse dose de mauvaise foi pour affirmer que le plan de sauvetage Grec va stopper la contagion ou « bloquer la vaguelette avant qu’elle ne se transforme en tsunami » On ne voit vraiment pas en quoi la logique des marchés financiers n’a en rien été contredite et son pouvoir a été neutralisé. Au contraire, les marchés se voient conforter dans leur rôle d’alerte et de régulation.
Aussi, des lors que nouvelles craintes se feront jour sur la solvabilité de tel ou tel Etat, ou sur les finances publiques en général à la manière d'un grand crédit crunch public, les marchés renchériront le prix de "leur" argent, ce qui suffira souvent pour faire passer la situation des finances publiques concernées de « délicat » à « ingérable » !
Le plan de sauvetage de la Grèce voté la semaine dernière traduit donc une capitulation de type « munichois » face au pouvoir des marchés financiers. Ceux qui ont voté ou soutenus ce plan se sont rendu coupables de crime contre les peuples et la démocratie. Le PS a notamment perdu dans l’affaire toute crédibilité à incarner la moindre alternative en 2012.
Est-ce parce que l’arbitrage du pouvoir politique en faveur des marchés financiers et au détriment des corps sociaux (pour reprendre les termes de F Lordon dans son dernier article) a été un peu trop visible dans l’opération de « sauvetage » de la Grèce, que les gouvernements de la zone euro ont tenu un langage martial ce week end, déclarant quasiment la guerre aux spéculateurs.
La logique du plan d’urgence est-elle différente du plan de sauvetage de la Grèce? A première vue, on pourrait le croire dans la mesure où la solidarité des pays européens est censée empêcher toute spéculation sur la solvabilité des Etats les plus fragiles. Mais c’est surtout l’autorisation faite à la BCE d’acquérir des dettes souveraines qui étonne. L’Europe se convertirait alors enfin à la politique de monétisation des dettes publiques, après la Fed, la banque centrale du Royaume uni et celle du Japon ? Un examen rapide des mesures annoncées dimanche soir conduit sérieusement à relativiser son premier élan d’enthousiasme. La réaction euphorique des bourses finira d’ailleurs par achever de ramener à la réalité ceux qui auront voulu croire à une vigoureuse riposte des politiques ...
Il apparaît en effet que :
1- Le financement du « véhicule » de 440 Milliards d’Euros n’est pas assuré. A priori, les Etats membres devront recourir à des émissions d’obligations, ce qui devrait selon Patrick Artus représenter 89 Milliards d’Euros pour la France. Quand on pense que le « grand emprunt » a été limité à 35 Mds pour éviter de prendre le risque d’une dégradation de la note de la France, on peut sérieusement mettre en doute la faisabilité d’une telle émission sans que les marchés et les agences de notation ne s’inquiètent de ce remarquable bond en avant dans le surendettement ! On peut même d’ailleurs douter que le parlement allemand accepte sans sourciller d’emprunter 119 Mds d’Euro pour venir en secours aux cigales de l’Europe du Sud. Fondamentalement, il ne s’agit toujours que de creuser des trous pour en reboucher d’autres …
2- Le volume total des sommes mobilisées est nettement insuffisant pour permettre aux Etats de se passer des marchés financiers. Le plan ne représente qu’un cinquième des besoins de financement des Etats de la zone euro sur les trois prochaines années et la moitié des besoins des Etats aujourd’hui en difficultés.
3- Rien n’est indiqué sur le taux d’intérêt qui sera pratiqué en cas de mobilisation de ce fond au profit des Etats qui devraient y recourir. Sur la base du précédent grec, il est probable que les prêts comporteront également une petite « prime de risque », qui rappelons le accrédite l’idée d’un risque de défaut des Etats et donne raison à la logique des marchés financiers.
4- Les modalités de l’intervention de la BCE sur les dettes publiques reste encore aujourd’hui trop mystérieux pour que l’on puisse s’en réjouir. Il ne s’agit a priori que d’une intervention sur le marché secondaire, ce qui laisse toujours les marchés financiers en première ligne dans le financement des Etats et donc libre de déterminer « souverainement » le juste taux d’intérêts en fonction du risque de défaut supposé. En outre, aucune information n’a été délivrée quant au volume de ces rachats d’obligations. A priori, il ne s’agira que d’une mesure exceptionnelle qui sera réservée aux pays dont les taux seront considérés comme franchement anormaux du fait de phénomènes spéculatifs. En tout état de cause, la BCE a clairement précisé que cette politique ne devait en aucun cas réduire les pressions en faveur de la discipline budgétaire qui pèsent sur les Etats et qu’elle n’aurait absolument pas pour effet d’assouplir la politique monétaire dont l’objectif premier demeure la lutte contre l’inflation.
La laïcité classique a eu pour objet de mettre la politique à l’abri des pressions des églises et de renvoyer la religion dans la sphère privée des individus. Il convient de faire exactement aujourd’hui la même chose avec la Finance, qui quelque part correspond à la nouvelle église de la religion du néolibéralisme : l’argent.
Il convient donc d’assurer le financement des Etats par des règles publiques, définies démocratiquement, et non plus sur la base d’appréciations plus ou moins rationnelles des marchés ou des agences de notations. Si régulation il doit y avoir dans les niveaux d’endettement public celle-ci doit être définie par des mesures du type pacte de stabilité. Il suffirait simplement d’articuler la définition de ces règles de déficit maximum autorisé avec des ouvertures de lignes de crédits à taux règlementés de la BCE. S’il faut une décennie aux Etats de la zone euro pour revenir à l’équilibre budgétaire, eh bien on mettra 10 ans ! En attendant, chaque Etat pourra emprunter dans des conditions normales auprès de la BCE, la première année 9% de son PIB, 8% la deuxième et ainsi de suite jusqu’à l’équilibre tel qu’il aura été défini. Ce mécanisme rassurerait d’ailleurs les marchés financiers en écartant toute possibilité de défaut des Etats et donc de nouvelle crise financière. En outre, il permettrait un désendettement contrôlé des Etats qui progressivement verraient la charge, aussi énorme qu’illégitime, des intérêts sur la dette décroître, ce qui leur redonneront quelques marges de manœuvres.
Ainsi la finance serait ramenée à sa vocation première qui est de financer l’économie et les acteurs privés en sachant apprécier la validité de leurs projets et leur capacité de remboursement. L’orientation des politiques publiques et la solvabilité des Etats ne regardent pas plus les marchés financiers que les lois votées par le parlement ne regardent les églises !
L’alternative est tout aussi simple, mais plus brutale. Il s’agirait de prendre les marchés à leur propre jeu en organisant mécaniquement le défaut des Etats dont les taux dépasseraient un certain taux (4 ou 5%) Le système financier se retrouverait à nouveau en situation de faillite virtuelle, ce qui permettrait sa nationalisation à vil prix afin d’organiser sa complète restructuration.
Tant qu’on n’aura pas affirmé d’une manière ou d’une autre le principe de séparation de la Finance et de l’Etat et que le pouvoir politique n’osera pas se servir des armes spécifiques dont il dispose, tous les plans d’urgence ou de sauvetage, ne seront que des bricolages, des incantations et finalement, diverses formes de capitulation qui nous rapprochent de la grande déflagration à venir.
Malakine
"C'est bien joli de montrer des prototypes, encore faut qu'ils aient un début de réussite validable."
Il ne faudrait pas prendre la science économique pour une science dure. La rotation de la monnaie est un phénomène social. Vouloir poser des équations dessus est risqué, comme d'en parler selon vos termes : "Une circulation de monnaie est un flux, un différentiel quantitatif/temps". Vous avez raison de rechercher le detail mais ici nous somme en macro-économie, pas en hydraulique meme si il se trouve des correspondances...
Lorsqu'on parle de rotation monétaire on parle d'un phénomène complexe. Toute les unités monétaires ne circulent pas à la meme vitesse mais on observe un résultat global et que pour arriver à un volume d'échange T avec une masse monétaire M1 réduite, il faut que cette monnaie change de main à telle fréquence moyenne sur la période donnée.
Cela nous aide en macro-économie pour définir l'agrega M1 optimal, les variations du tx de rotation, les perspectives de croissance, etc. Mais évidement ce sont des catégories abstraites dont les contenus et les variations sont complexes.
Je suppose qu'il y a des ouvrages qui en parle mieux que je ne saurai le faire.
voir aussi:
http://www.libres.org/francais/articles/monnaie/jaeger84ab.htm
Je vous propose de poser votre question ici:
http://www.paperblog.fr/1736649/la-monnaie-44/
Vous avez une démarche plus analytique que la mienne. A tel point que je ne vois pas ce que vous cherchez à démontrer. Vous cherchez a valider une formule, je ne m'en souci meme pas puisqu'elle me convient dans l'état.
Personnellement ce que j'aimerai savoir c'est la relation entre T et PIB. Peut on ecrire avec exactitude la formule : PIB = M1.V ?
Rédigé par : patriote | 16 mai 2010 à 11:50
Pourtant, ça me parait le minimum syndical quand on pose une formule de la valider, ou alors on ne pose pas de formule et on fait de la littérature. D'ailleurs, c'est plutôt ce que fait le marché financier malgré tous ses logiciels sophistiqués qui ne valent que par ce qu'on y a paramétré, garbage in, garbage out.
Rédigé par : olaf | 16 mai 2010 à 13:42
Je fais l'hypothese que cette formule est valide. C'est a dire qu'elle ne se contredit pas elle-meme et qu'elle ne contredit pas les observations faites dans la réalité.
Or T=M1.V n'est pas une formulation contradictoire en elle-meme et tout ce que vous avez a faire c'est trouver les cas ou elle ne se vérifie pas dans la réalité. Ces cas existent bien sur comme lorsque vous augmentez la masse monétaire sans favoriser les conditions d'une augmentation de la production. Vous risquez alors d'augmenter les prix des produits en faisant déraper l'inflation (ou le deficit commercial dans un systeme ouvert). Mais justement, sans toucher à V la vitesse de rotation, si les prix augmentent c'est qu'il s'agit d'un rattrapage spontané de T le volume global des transactions. Cela vérifie donc aussi la formule.
Rédigé par : patriote | 16 mai 2010 à 17:10
bha T c'est le total des transactions par années, donc si on veut des euros par an, et vous retombez sur une équation homogène...
Méthode alternative utilisé par patriote: prendre un V comme un coefficient sans unité, puisqu'il vaut précisément (un an)/( "duré" moyenne d'un euro ). Dans mon premier cas V valait 1/("durée" moyenne d'un euro), le "un an" étant passé au "T".
Ha les joies du bidouillage d'unité en physique...!
Rédigé par : malart | 17 mai 2010 à 23:49