La natalité française n'en finit plus de battre des records. Déjà champion d'Europe des naissances, la France vient cette année de franchir le seuil symbolique du renouvellement des générations avec un indice de fécondité de 2.018 enfants par femmes selon le dernier bilan démographique publié par l'Insee. Cette performance française ne cesse de surprendre et de susciter des interrogations.
En première analyse, on est tenté de se réjouir de la réussite du modèle français, comme je l'avais fait il y a deux ans, et ne voir dans ces chiffres qu'une conséquence vertueuse de nos politiques de la petite enfance et du sacro-saint principe d'égalité homme-femme qui permet aux Françaises à tous de cumuler vie familiale et vie professionnelle.
Cette année, j'ai envie de me faire l'avocat du diable pour interpréter pour voir dans cette étonnante performance le symptôme de différents malaises. Je préfère prévenir : Ce qui suit peut choquer.
La première des polémiques qui entache ces chiffres est de déterminer l'apport de l'immigration dans ces naissances. Officiellement, l'INED considère que les naissances liées à l'immigration ne pèsent que pour 0.1 dans l'indice de fécondité (1). Pourtant la prohibition des statistiques ethniques conjuguée à notre droit de la nationalité « assimilateur » interdit toute certitude en la matière, surtout si l'on considère comme certains que l'on peut être à la fois de nationalité française et néanmoins immigré.
Ainsi Michel Godet, hier à « On refait le monde », a avancé des chiffres étonnant. Partant du principe que 2 des 5 millions d'immigrés ont déjà acquis la nationalité française et que 19 % des naissances ont au moins un parent étrangers (2), il en déduit par extrapolation que 25 % des naissances au moins sont le fruit de l'immigration et 40% en Ile de France ! Le « néoconservateur à passeport français » Yvan Rioufol avançait lui aussi ses chiffres qu'il disait tenir d'un démographe, selon lesquels les femmes françaises d'origine européenne (il n'a pas osé dire « de souche ») avaient un indice de seulement 1.7 et les femmes françaises toute origine confondues de seulement 1.8, les étrangères produisant le surplus avec un zèle d'envahisseur.
Il est regrettable que l'Insee ne nous dise rien sur ce point, pas même le taux de naissance dont l'un des deux parents est étranger, contrairement au rapport de 2006, ce qui laisse la désagréable impression d'un sujet tabou. L'enjeu n'est pas immense et davantage dans la capacité de la France à assimiler ces populations d'origine étrangère que la pureté ethnique du Pays. Néanmoins, il serait bon que nous disposions une fois pour toute de données fiables ne serait-ce que pour éviter les fantasmes comme les discours lénifiants.
L'autre point de débat sur nos étonnantes performances en termes de natalité porte sur son interprétation. Plutôt que de faire dans l'autocélébration de notre modèle social, il est possible d'y voir quelques symptômes de désordres divers.
La relation à l'enfant est en effet complexe. Elle ne se résume pas à des conditions matérielles propices engendrées par les politiques publiques avancées. Elle procède davantage de déterminants psycho-sociologiques largement indépendant du contexte économique ou de la confiance ressentie en l'avenir. On a trop associer croissance économique et forte natalité faisant du baby boom une loi absolue. Or, comme Michel Godet l'a souligné hier, certains pays en proie au chaos, tel que la Palestine, ont une natalité extrêmement élevée. Et inversement certains pays stables et prospère ont une natalité fortement déprimée.
De ce point de vue le fort désir d'enfant qui existe dans notre pays pourrait s'expliquer par des causes qui seront autant de symptômes d'un profond malaise.
Le désir d'enfant pourrait ainsi être relié à un profond rejet de la mondialisation et des nouvelles formes de management qu'elle implique dans les entreprises. Il s'agirait alors d'un symptôme de désengagement de la vie économique, d'un repli sur la sphère privée et d'un rejet assez violent de ce que j'ai appelé récemment "l'idéologie du cadre dynamique”. Qui n'a jamais entendu une collègue de bureau s'emporter un jour à propos du chef "S'il continue, je fais le troisième ! " ? La natalité pourrait alors être relié à l'attachement de la population pour les 35 heures et ces divines RTT grâce auxquelles nous avons un peu plus le temps de vivre : L'antithèse radicale du travailler plus pour gagner plus !
L'inexorable remontée de la natalité peut également être liée à la déchristianisation de notre pays et au vide spirituel qui en résulte et, avec lui, une profonde angoisse existentielle et métaphysique. Plus de doctrine morale, religieuse ou idéologique. Plus de projet collectif ni de trajectoire d'évolution à accomplir. La vie ne peut plus trouver sens que dans un bonheur individuel, de plus en plus difficile d'accès quand l'individu s'est libéré de toute structure intérieure afin de laisser libre cours à ses désirs.
L'individu-roi, censé être devenu lui-même le but ultime de sa propre existence, cherche désespérément des échappatoires à un sentiment d'absurdité qui menace de l'engloutir. Quoi de mieux alors que de donner naissance à nouveau petit moi qui lui procurera un bonheur sans fin (du moins jusqu'à l'adolescence), qui donnera définitivement un sens irréfragable son existence et développera un inédit sens du devoir qui lui manquait tant jusque là ? La passion nataliste française serait alors à rapprocher du triste record mondial de notre pays en termes de consommations de médicaments et de psychotropes. L'enfant comme le meilleur des anxiolytiques !
Enfin, le dernier symptôme qui peut se cacher derrière nos prouesses natalistes, serait celui d'une terrible carence affective consécutive d'une éducation trop libérale. Nous ne faisons plus des enfants pour reprendre l'exploitation familiale, pour faire la guerre ou assurer la perpétuation de certaines valeurs dont on a été soi même les dépositaires. Nous faisons aujourd'hui des enfants pour être aimé. La transmission se fait désormais à rebours. Les parents ne s'autorisent plus à rien transmettre, ni règles, ni valeurs, ni tradition. L'Enfant roi est, dans sa parfaite virginité, un être immédiatement parfait, qu'aucune forme d'éducation ne doit venir dénaturer. L'Enfant est pur amour, pure joie de vivre, à la fois innocence et Sagesse innée. Il est source de tout et réceptacle de rien. Il né sur un piédestal pour se perdre progressivement dans la banalité et la médiocrité.
L'Enfant sacralisé finit un jour par perdre son innocence et devenir un ado à problème avant de devenir un jeune à la dérive, ou alors simplement un adulte frustré et creux qui après avoir cherché obsessionnellement l'amour dans un alter-égo de l'autre sexe, finira par ressentir à son tour ce besoin d'enfanter pour se retrouver face à un prolongement de soi même quasi divinisé, qui ne lui renverra de lui même que l'image de la perfection et lui exprimera cet amour stable et inconditionnel qu'il s'est épuisé toute sa vie à rechercher.
Malakine
(1) Etude de l'INED de mars 2007 “Deux enfants par femme, la faute aux immigrés ?”
(2) Ce qui est exact
@ Yann
Je ne sais pas. Je n'ai à vrai dire jamais vraiment étudié le fonctionnement des commentaires sur M2. Tout ce que j'espère c'est que ça ne deviendra jamais ici ce que c'est la-bas.
@ Bertrand DGD
Merci pour le lien. L'émission avait échappée à mes alertes Google, tout comme d'ailleurs l'itw que tu as publié depuis Basta. Merci de ce que tu fais au nom de tous les toddiens :-)
@ M'enfin
Encore une fois je suis bien d'accord avec toi ! C'est ce que nous avions dit tous les deux au moment des votes pour les Horizons d'or. Ca m'a vraiment étonné un tel engouement pour cette émission dont il ne ressort jamais rien. Ce qui m'a étonné et amusé dans celle-ci c'est de voir l'accord qui se dégageait entre Todd et Pasqua. J'aurais bien aimé voir la tête d'Emmanuel quand il a entendu Pasqua dire "je suis parfaiteument en accoreu avec Mossieuu Toooddeu" :-)
Très bien l'émission de ARTE ! Je ne connaissais pas non plus Camus et il m'a bien plu. Par contre j'ai toujours un gros problème avec les gauchos de RSF. Moi quand j'entends parler de "l'époque bénie où il y aura des natives black suédoise et des sénégalaise blondes aux yeux bleux" ou que "la france ce n'est pas que des français c'est aussi des sans papiers" je reste sans voix et me dit que le type à du être bercé trop près du mur quand il était petit ! Mais d'où ces mecs tiennent t-il cette horreur de la notion de nation et de peuple ???
@ Tadzoa
Il y a effectivement une recrudescence des troisièmes. On en rencontre même parfois dans les familles à enfant unique.
@ Olaf
Mais tu ne reçois pas ARTE en allemagne ???
Rédigé par : Malakine | 17 janvier 2009 à 15:40
Observation très intéressante que cette recrudescence des troisièmes : si cette tendance devait se poursuivre au fil des années, cela signifierait-il un retour du modèle de la famille de trois enfants? Mais peut-être y a t-il une part non négligeable de familles recomposées, ce qui inviterait à nuancer l'analyse !
A propos de "Ce soir..." : mercredi 14, un débat rassemblait quatre philosophes, dont Bernard Stiegler très convaincant pour parler du règne actuel de la "bêtise systémique" !
"L'horreur de la notion de nation et de peuple" aurait-elle quelque chose à voir avec l'idéologie du "village global" et du "Meilleur des Mondes" anticipés par Huxley ?
Rédigé par : Tadzoa T. | 17 janvier 2009 à 16:32
@ Malakine
Moi aussi, j'aurais voulu voir la tête de Todd. Apparemment, il a sursauté. Pasqua était le seul sur le banc où il se trouvait à comprendre ce que Todd voulait dire.
J'ai beaucoup aimé la rage souriante de Fatou Diome, devant laquelle les justifications de Lefebvre paraissaient embrouillées et pathétiques.
Pour le débat d'Arte, tout-à-fait d'accord. Cette histoire de sénégalaises blondes aux yeux bleus est profondément débile. S'il y a tant d'immigration de l'Afrique vers l'Europe et pas l'inverse, ce n'est pas un hasard (les suspects habituels, bien entendu : le libre échange, la globalisation, le néo-colonialisme).
Petite remarque : le "bercé trop près du mur" est membre de RESF (Réseau Éducation Sans Frontières), et pas de RSF (Reporters Sans Frontières), qui ne sont pas exactement des gauchos.
@ RST
Oui, je crois que la seule expérience de plateau télé de Bourdieu (que je ne connais pas assez non-plus) a confirmé toutes ses théories sur la manipulation de la parole publique.
Ceci dit, heureusement que des gens comme Todd s'y risquent malgré tout. Personnellement, je l'ai découvert grâce à un de ses passages à Ce Soir Ou Jamais. C'est la première fois que j'entendais dire que les pays musulmans étaient en cours de révolution démographique. Ça m'a intrigué, j'ai cherché à en savoir plus et ça a bousculé beaucoup de mes préjugés.
Même si ce n'est pas son terrain de prédilection, je trouve que Todd s'en sort plutôt bien quand on le laisse parler. Mais c'est vrai qu'il est mal équipé pour crier plus fort que trois primates qui ne comprennent pas ce qu'il dit...
Rédigé par : M'ENFIN! | 17 janvier 2009 à 16:52
>Mais d'où ces mecs tiennent t-il cette horreur de la notion de nation et de peuple ???
Une suggestion: De la Shoah. En un sens, j'ai l'impression que pour eux, l'idée de peuple ou de nation amène forcément, mécaniquement presque, à la haine de l'autre, de l'étranger, et donc à toues les guerres et les zheuresléplusombresdenotrehistoire.
C'est, je crois, une bonne piste pour expliquer ce revirement de la gauche, devenue métissolâtre ( tout mélanger pour abolir les peuples et les nations, en avoir plus qu'une sur Terre, comme ça il n'y aurait plus d'opposition... ) et donc libre-échangiste après la 2nd GM. ( alors qu'elle était bien patriote encore en 36 ! )
C'est une lecture naïve et simpliste de l'histoire qui risque de leur revenir dans la gueule.
Rédigé par : xong | 17 janvier 2009 à 18:13
Si je reçois Arte en Allemagne en allemand et que l'Allemand, surtout quand on ne l'a pas étudié quelques années avant au lycée, ça rentre pas si vite, surtout que je bosse en anglais.
Donc suivre une émission dans une langue qu'on ne maitrise pas assez, c'est un peu frustrant.
C'est tout le problème de l'émigration, la langue ça fait beaucoup, et être un immigré permet de se rendre compte des problèmes que ça implique.
Je me plains pas, j'ai fait le saut, c'est pas simple, mais c'est instructif, et puis j'avais pas trop le choix quand je l'ai fait.
Rédigé par : olaf | 17 janvier 2009 à 20:43
tiens, je vois que d'autres on vu Stiegler.
Le bêtise qui fait système de façon industrielle est une notion que l'on devrait plus envisager.
Rédigé par : olaf | 17 janvier 2009 à 20:45
J'avoue que j'ai eu tort de prendre la défense de Taddéi quand Malakine l'avait critiqué à l'occasion des Horizons d'or, c'est Malakine qui avait raison.
Tout à fait d'accord avec, toi, M'enfin (en tant que fanatique de Franquin, j'adore ton nouveau pseudo, c'est bien trouvé ;))
@ Malakine
C'est gentil, mais franchement, ce n'est rien par rapport au travail que tu fais avec ce blog et tes articles. en tout cas, c'est fait avec plaisir.
A propos de ce que tu dis sur l'idéologie gauchiste du métissage, je suis tout à fait d'accord avec toi, c'est à gerber. Pourtant, mes deux enfants sont nés de mère étrangère (elle aussi déteste l'idéologie du métissage) et je ne vois pas pourquoi il faudrait les classifier dans une catégorie quelconque, si tu voyais mon ainé et son patriotisme forcené (je suis moi-même obligé parfois de le réfréner, un comble!), je peux te dire que certains de ses petits copains qui ont des parents "de souche" sont beaucoup moins français de coeur que lui. ce genre de classification n'a aucun sens pour moi, c'est absurde et surtout ce n'est pas Français. Je préfère que nous respections nos traditions universalistes, je ne vois pas pourquoi nous devrions imiter des pays qui n'ont pas nos coutumes en faisant des statistiques differentialistes qui, de toute façon ne servent à rien.
Voila, c'est mon opinion, et jusqu'à présent, personne ne m'a proposé d'argument suffisamment convainquant pour m'en faire changer.
Allez, cadeau :
TODD, ce matin (18/01) sur France Inter (décidemment, il est partout!) :)
http://www.radiofrance.fr/franceinter/em/septneuf_dim/index.php?id=75549
Rédigé par : Bertrand Du Gai Déclin | 18 janvier 2009 à 14:01
"vendredi m'en a acheté encore deux pour le prochain numéro"
Ouarf, ouarf : l'argument à deux balles !
T'as raison, va... fourgue ta diarrhée textuelle tant qu'tu l'peux ; y'a pas de honte à gagner sa vie.
Tu rejoindras vite le panthéon de la pensée facile, avec BHL, Zemmour et toutes les têtes d'affiche de TF1. D'ailleurs, t'es déjà à Lèche-Presse, et c'est sans doute pas pour rien.
Avoue quand même que, la critique, c'est plus facile à faire qu'à recevoir... Quand j'pense que j't'ai pris pour un activiste !
Rédigé par : ToOmS | 19 janvier 2009 à 14:02
Le taux de natalité de 2 n'est atteint que grâce à la fécondité des femmes maghrébines (3,25 enfants), africaines (4,07), turques (3,35) et asiatiques (2,83). Sans les femmes d'origine immigrées le taux de fécondité serait de 1,8 en France... Certains se réjouissent de cette situation, moi j'appelle ça de la colonisation.
Rédigé par : Dan | 20 janvier 2009 à 03:35
@M'ENFIN!
Je ne pense pas que seule l'économie soit un sujet qui en vaille la peine, bien au contraire, mais je crois en revanche qu'on ne devrait pas parler (à tort et à travers) de choses que l'on ne connaît pas, sous peine d'atteindre le niveau d'une conversation de comptoir.
Mais, après tout, cela peut très bien s'assumer et dans ce cas on doit aussi assumer la critique que cela implique.
Rédigé par : ToOmS | 20 janvier 2009 à 09:31
"Mais d'où ces mecs tiennent t-il cette horreur de la notion de nation et de peuple ???"
La classe, Malakine : Soral va bientôt te proposer de faire un papier !
Rédigé par : ToOmS | 20 janvier 2009 à 09:33
Todd répond à la question dans son dernier livre. Il n'y a pas remontée du taux de natalité mais téléscopage de génération. Les Françaises ont fait leurs enfants plus tardivement durant un moment, ceci explique la baisse du taux de natalité proche de 1,7. Ces Françaises-là rattrapent leur retard en quelque sorte pendant que les nouvelles générations stabilisées font leurs enfants en temps "normal". Le cumul des deux donne une impression de remontée, de renouveau mais la descendance finale est de deux enfants par femme.
Les conditions d'accueil font-elles beaucoup ? Mes préjugés me font supposer qu'aux USA, au même taux de natalité que nous, les soutiens aux mères sont beaucoup plus faibles.
Rédigé par : Jardidi | 03 juin 2009 à 23:21